20 ans de rencontres jacquaires

C'était donc il y a 20 ans, juste après notre premier retour de Compostelle. Le chemin suisse venait d'être balisé et, par bonheur… il passait devant chez nous ! Un soir ont sonné à notre porte deux pèlerines alémaniques, l'une jeune, inquiète, et l'autre plus âgée, à bout de forces, au bord des larmes.

Après avoir cherché - en vain - un hébergement pour elles au village, nous avons pensé aux chambres de nos enfants envolés du nid… et voilà 20 ans que mon mari Bernard et moi accueillons les pèlerins avec autant de bonheur qu'au premier jour !

Et trois livres d'or nous rappellent, par des mots, photos, cartes postales, ces belles heures de partage.

Claire-Marie Granget
ex-membre du comité de notre association

Pourquoi accueillir ?

Pour rendre service, évidemment, et par conviction éthique ou religieuse… mais aussi, pour les pèlerins de retour, pour rendre au Chemin un peu de ce qu'il leur a donné, pour perpétuer cette longue trace d'hospitalité… mais encore, pour celles et ceux qui ne peuvent plus marcher au long cours, pour vivre le chemin… autrement ! … mais enfin et surtout, pour ouvrir non seulement sa maison, mais aussi son esprit et son cœur à l'autre, à l'inconnu.

Les pèlerins racontent, souvent lors du repas, leur histoire, leur pays, ce qui les a mis en route : autant de destins qui se croisent, de confidences qui s'échangent, de souffrances endurées, mais aussi d'émerveillement, de plaies à refermer, mais aussi d'actions de grâce !

Ainsi ce pèlerin vaudois désemparé : après un an de préparation et trois jours de chemin, la tendinite et la « turista » ont eu raison de son courage. Sa femme est venue le chercher en voiture. Tristes, ils veulent partir tout de suite, puis acceptent de partager le repas prévu : plus tard, la conversation et le vin du village aidant, ils entament gaiement un nouveau projet, commun cette fois…

Ainsi cette jeune Estonienne, partie à pied de Tartu, heureuse d'avoir accompli… presque la moitié de son pèlerinage, cheminant avec un bel Australien rencontré dans une forêt d'Allemagne, les yeux pétillants d'amour, mais restée philosophe : « c'est le chemin qui nous fera ensemble… ou non » ! Lui seul nous enverra une carte de Santiago…

Ainsi cette jeune femme très « classe », vêtue « sport chic » passée chez nous juste avant notre départ pour Compostelle, avec son beau visage fermé, et, nous semble-t-il, peu enclin à l'échange. Le soir, nous apprendrons qu'elle est en conflit contre sa famille, son employeur… et ses jugements sur nos institutions sont sans appel : trois mois plus tard, sur la place de l'Obradoiro, une femme rayonnante, exubérante, nous saute au cou ! … le Chemin ?

Ainsi ce Coréen expéditif, qui, sitôt les plats sur la table, en adresse la photo à son épouse à Séoul ! Nous sommes perplexes : il lui a fallu trois semaines pour traverser la Suisse, et ses images parcourent le monde en une seconde… Mais nous ne rêvons pas longtemps : une minute après, son épouse, de là-bas, demande déjà ce qu'il y a dans la ratatouille…

Ainsi ce parrain, qui a emmené son filleul « faire un bout de chemin », pour essayer d'aider cet ado au comportement déroutant, voire… un peu délinquant, et soulager ses parents : il nous confie : « à Genève, il doit voir des copains : il va certainement me quitter ». Dix jours plus tard, une carte postale de Yenne… avec leurs deux signatures : un miracle de saint Jacques ?

Ainsi ces deux compères barbus, la soixantaine, au solide bourdon, qui, s'étant rencontrés quelque part en France, ont choisi de cheminer quelque temps ensemble, l'un de retour de Compostelle à Graz (Autriche), et l'autre parti de Limoges pour Jérusalem ! Pour une fois, la conversation dédaigne quelque peu saint Jacques qui ne s'en offusque pas…

Ainsi cette Hongroise partie seule de chez elle, qui rit de toutes ses grandes dents : ce qui la fascine, c'est la rencontre de tous les chemins, et le bonheur d'échanger, chaque jour, plus de sourires, de saluts… « La langue ? Pas de problème ! Magyar, français, basque ? La même, celle du cœur ! En chemin, on est tout nu, on pleure, on rit pour rien, on raconte ce qu'on n'a jamais osé dire à ses collègues depuis 20 ans ! » Et elle éclate encore de rire…

Ainsi cette famille soleuroise avec trois enfants rigolos, curieux de tout, qui chemine à raison d'une semaine par année. Nous avons fini le repas, les jeunes se sont retirés… surgit alors de la nuit, sur la terrasse, un jeune pèlerin épuisé par une première étape… beaucoup trop longue. Muni d'un matelas, il finira par préférer le garage à l'atelier… pour une « excellente première nuit » !

Ainsi ce jeune homme parti d'Helsinki, au sac aussi lourd que volumineux. Dans une langue hybride à dominante anglaise, il explique : « ce sont les cendres de l'ami qui devait partir avec moi, et un grand cierge pour la chapelle des pèlerins disparus, à Santiago… j'ai aussi gardé la tente à deux places… » Il nous quittera muni d'une lettre de recommandation en français/espagnol, et nous le verrons s'éloigner, un étrange pincement au cœur…

Et… pourquoi l'accueil jacquaire ?

C'est entre Genève et le Puy, en 1998, que nous avons découvert les accueils jacquaires, œuvre de notre ami Henri Jarnier, trop tôt disparu. Après avoir fixé l'itinéraire, il est allé rendre visite aux riverains du nouveau chemin et leur a demandé s'ils voulaient tenter l'expérience de l'accueil, selon cette formule simple et conviviale : une libre participation des pèlerins à leur hébergement. C'est ainsi que la Via Gebennensis est devenue - et demeure - le chemin de l'accueil jacquaire : quoi de mieux qu'une porte ouverte, un grand sirop de bienvenue, suivi d'une douche, d'une sieste réparatrice et d'un repas pris en commun avec les hôtes d'un soir ? Quoi de mieux pour comprendre, sentir comment on vit ici ou là ? En Suisse, une vingtaine d'accueils pratiquent cette formule à la satisfaction de tous… et les rares abus constatés – il y en a tout de même… – ne dissuadent que rarement les hébergeants!

Cette année, la pandémie a quelque peu diminué le nombre d'accueils privés de la liste des Amis : certains hébergeants, se sentant vulnérables, ont décidé de cesser d'accueillir, et la plupart continue l'accueil en respectant les mesures sanitaires. Mais le virus va s'essouffler et nous avons besoin de nouvelles adresses, conviviales et abordables, pour que le Chemin suisse reste accessible à tous ! Et si vous tentiez l'expérience, belle, utile, enrichissante ?

Bienvenue en terre d'accueil des pèlerins !

Claire-Marie Nicolet

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